Lorsque tout brûle
Si j’ai pris l’habitude à travers les lettres ayant précédé celle-ci d’introduire mes invités par le récit d’un moment ayant contribué à nous réunir, c’est une édition un peu particulière que je vous partage aujourd’hui. Rédigée entre le week-end dernier et celui-ci, elle vous est adressée en l’état, à la manière d’une parenthèse pensée en écho aux évènements de ce début d’été.
Il est 20h41 en cette fin de mois de juin et vous qui me lisez récupérez sûrement peu à peu d’une énième journée passée à survivre face aux températures installées depuis déjà plus d’une semaine. Moi qui n’ai jamais su écrire autrement qu’au petit matin me retrouve ainsi quelque peu hagarde face à cet écran couvert de lumière jaune, et de mots qui émergent sans plus trop faire sens. Il faut dire que leur sens a changé, ces derniers jours. Il faut dire, aussi, qu’il ne sera plus jamais vraiment le même maintenant. La canicule a fait de nos lieux de vie, de soin et d’accueil des bouilloires thermiques. Elle a fait de nos foyers des mouroirs. De nos hôpitaux, des charniers. Elle a achevé d’asseoir la dystopie dont relève désormais l’espace public, où des mannequins défilent sous une vague d’eau factice dans un campus privatisé tandis que des habitants en quête de fraicheur voient leur piscine gonflable poignardée par la police au pied de leur immeuble. La canicule a transformé le « nous ». Car non, « nous » n’avons pas tous chaud de la même manière. Et ceux qui de là-haut, nous regardent brûler avec mépris, savent très bien que « nous » n’avons rien à voir avec eux.
Tant a déjà été dit. Tant reste à dire, pourtant.
Lorsque l’idée de Plats de Résistances m’est venue, il y a un peu plus de deux ans, elle est née d’une colère ponctuée de points d’interrogation. Le constat était simple. Derrière l’intérêt grandissant d’une frange aisée de la population occidentale pour des spécialités toujours plus éloignées de leurs habitudes alimentaires, des pratiques culinaires longtemps mises au banc et des parcours d’exil effacés. Une gentrification progressive des saveurs et une négation des récits de vie comme de l’héritage que convoquent ces recettes, passées d’une génération à une autre. Alors je me suis demandée comment lutter contre ces logiques de domination et l’impact qu’elles ont jusqu’à nos tables, nos assiettes et jusqu’aux recoins de nos menus. Comment parler de la dimension politique intrinsèque à nos modes de consommation, et questionner nos biais. Comment écrire le pouvoir de ces mets, de leurs histoires, et la résistance inhérente à leur transmission.
Mais depuis, mes questions aussi ont changé de sens.
Ces derniers jours, des millions d’animaux d’élevage sont morts de chaud. Des poules, des cochons, des vaches, mais aussi des poissons asphyxiés par la chaleur. Les services d’équarrissage sont saturés, et les exploitations ont à titre exceptionnel le droit d’enfouir les carcasses à même leurs terres. Des cultures entières ont péri, et de nombreuses autres sont en proie au danger convoqué par la sécheresse à venir. Dans le Vaucluse où j’ai grandi, les figues sont déjà là. Les lavandes des champs voisins, déjà coupées.
Ici, mes parents donnent chaque été à boire aux tourterelles, mésanges et rossignols épris de leur petit jardin. Cette année, ils sont plus rares à venir s’y abreuver. Pas parce qu’ils ont moins soif, mais parce que nombre d’entre eux ont succombé aux températures du mois de juin. Les espèces sauvages, pourtant si précieuses aux écosystèmes qu’elles habitent, ne sont pas épargnées par cette déflagration dont le capitalisme est responsable. Et moi, dans tout ça, je continue de me demander comment. Comment parler de recettes qui résistent dans un monde au sein duquel le vivant se meurt?
Plats de Résistances est né d’une volonté de rendre hommage à des recettes d’hier et d’aujourd’hui, pour mieux construire demain. De politiser nos assiettes en décortiquant les biais racistes, sexistes et classistes qui en débordent encore. Mais comment parler d’assiettes pleines de biais lorsque celles-ci se vident substantiellement à mesure qu’augmente le coût de la vie, que l’inflation sévit, et que des conditions climatiques de plus en plus extrêmes mettent en danger notre capacité à produire suffisamment de nourriture pour toustes?
Il y a quelques jours encore, j’étais de service au sein d’un établissement parisien huppé du vingtième arrondissement. Armée d’un limonadier et de mon plus robuste éventail, je débouchais les unes après les autres des bouteilles de vin nature dans une chaleur sourde. Loin des champs qui voient naître nos légumes, des arbres sur lesquels mûrissent nos fruits et des exploitations agricoles qui chaque jour approvisionnent des milliers de tables en produits laitiers, carnés et céréaliers, je me demandais combien de temps tout ça tiendrait encore. Combien de temps nous pourrions continuer à faire comme si le monde autour de nous n’existait pas. Là encore, un « nous » dont la canicule aura creusé les nuances, et sillons. Parce que nous qui avons eu chaud, savons que c’est désormais de survie dont il est question. Que de la survie du vivant dépend la nôtre et que là aussi, nos assiettes peuvent nous permettre de lutter pour d’autres demain.
En attendant que n’émergent des réponses à ces différentes questions, il me tenait à coeur de conclure cette lettre un peu spéciale par une recette, malgré tout. Une recette un peu spéciale elle aussi, puisque son ingrédient principal fait partie des rares produits qu’il n’est toujours pas facile de se procurer en supermarché ou grande surface à l’heure où j’écris ces lignes. Pour l’obtenir, il vous faudra chercher du côté des marchés de producteurs, adhérer à une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) ou rendre visite à un.e maraîcher.e de la région. Si vous connaissez des personnes ayant rejoint une association de jardins partagés ou que vous avez le temps, l’énergie et les ressources pour cultiver une parcelle (on parle ici d’un privilège auquel tout le monde n’a pas accès), vous aurez peut-être la chance d’en cueillir vous-même cet été.
Voilà bientôt dix ans que mes parents s’attèlent chaque saison au réaménagement de leur lopin de terre - une parcelle collective qu’ils partagent avec d’autres jardiniers, aux abords du village. Ils désherbent à la force de leurs poignets, plantent inlassablement les graines qu’ils refont pousser d’une année à l’autre, veillent à ce que leurs légumes se portent bien même lorsque leurs corps fatiguent. Ma mère couvre le sol de fleurs sauvages pour favoriser la présence de pollinisateurs. Mon père couvre les tomates de draps épais qu’il tend au-dessus d’elles pour les protéger du soleil caniculaire. Ce jardin, c’est leur contribution à d’autres demain. Leur volonté de mieux faire, maintenant que c’est possible. Une ode à la patience, et une admission du chagrin qui point lorsque les cultures se meurent. Ce jardin, c’est leur manière de ne pas détourner le regard de ce qui se joue en ce moment pour le vivant. Et lorsque je les regarde récolter les fruits de leur labeur au petit matin avant d’arroser, j’en oublie presque qu’hier encore, tout brûlait.
Les beignets de fleurs de courgette de Jean-Louis Duraz
Ingrédients
Un beau bouquet de fleurs de courgettes (attention à ne toujours cueillir que les mâles, les fleurs femelles étant à l’origine des légumes - on reconnait les premiers à leur longue tige)
200 g de farine
20 cl de lait
Deux oeufs
Un sachet de levure chimique
De l’eau gazeuse bien fraîche et un filet d’huile d’olive, à l’oeil
De l’huile de tournesol pour la friture
Indications
Préparez votre pâte à beignet en mélangeant la farine et la levure chimique, et ajoutez-y les deux oeufs battus. Complétez avec le lait, puis de l’eau gazeuse bien fraîche de sorte à en ajuster la texture. Celle-ci doit être enrobante comme une pâte à pancakes. Laissez reposer une vingtaine de minutes.
Lavez délicatement les fleurs de courgettes. À l’aide de vos doigts, retirez le pistil qui se trouve à l’intérieur. Coupez ensuite la queue dont la texture piquante peut s’avérer des plus désagréables sous la dent. Cette étape demande de la patience, mais elle est indispensable à la réussite de la recette.
Faîtes chauffer l’huile de tournesol dans une grande casserole.
Ajoutez un filet d’huile d’olive à votre pâte à beignet.
Trempez une à une les fleurs de courgette dans la pâte avant de les plonger dans l’huile chaude pour quelques minutes. Une fois dorés, égouttez les beignets sur une grille ou du papier absorbant avant de les déguster.
J’aime particulièrement les arroser de jus de citron avant de les recouvrir d’une ricotta assaisonnée de poivre noir, zestes de citron, d’un brin de fleur de sel et de menthe fraîche ciselée. Mon père les mange nature, tout comme ma mère, mais tous deux se délectent depuis peu de cette association à force de me voir faire.
Merci à vous d’avoir lu, parcouru et peut-être même dévoré cette cinquième édition de Plats de Résistances. Prenons soin les uns des autres, dans l’assiette comme ailleurs - ce monde a besoin de changement et pour ce faire, nous avons toustes besoin de reprendre des forces.
Je vous dis à très vite pour la prochaine lettre et d’ici là, retrouvez-moi ici et là pour d’autres mots et d’autres mets 🥄





